Lycées et université : une mobilisation contagieuse

En septembre 1967, l’université de Caen compte 10 000 étudiants, dont 44 % de jeunes femmes. La nouvelle université est inaugurée en 1957, avec un campus et une cité universitaire très modernes. En janvier 1968, le nouveau bâtiment de la faculté des Lettres est inauguré. 
Pourtant, le malaise est palpable. D’abord parce qu'on y est désormais à l’étroit. Prévue pour 5 000 étudiants, elle en accueille désormais le double. L’avenir professionnel est une source d’inquiétude croissante. S’ajoutent le règlement des cités universitaires de plus en plus contesté (il interdit la mixité aux majeurs même le temps d’une visite) et la réforme Fouchet (1966) dénoncée.
 

L’université de Caen, 1963, coll. Privée Jean Quellien
L’université de Caen, 1963, coll. privée Jean Quellien

Le 18 janvier 1968, près de 1 500 étudiants et enseignants perturbent l’inauguration du bâtiment Lettres par le ministre de l’Éducation Alain Peyrefitte. Entre janvier et mai 1968, les étudiants caennais semblent retournés à leurs études. 
Des mouvements militants étudiants sont cependant actifs sur le terrain des conflits universitaires et sociaux mais ils ne représentent qu’une faible proportion des étudiants. L’AGEC (Association générale des Étudiants de Caen) affiliée à l’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France), présidée depuis début mars par Daniel Grisel, est le plus important, même si l’UNEF est en perte de vitesse en France. Du côté des extrêmes on trouve à Caen les JCR (Jeunesses Communistes Révolutionnaires), l’UJCML (Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes) et la FER (Fédération des Étudiants Révolutionnaires) pour l’extrême-gauche et pour l’extrême-droite, Occident. 

Du changement dans l’air : discussions au soleil, élections des étudiants

 

Interview de François Neveux, historien spécialiste de la Normandie médiévale. Il était étudiant en histoire à l’Université de Caen et raconte ses souvenirs de mai et juin 1968. En mai 68, le temps était radieux et les discussions, sur les pelouses du campus, changeaient les rapports entre étudiants et enseignants. En juin 68, c’est une première, tous les étudiants sont convoqués pour élire leurs délégués à l’assemblée générale de l’université. François Neveux, modéré, sera élu.

Collecte Julie Deslondes, février 2018, AD14, 7av/23. Image : 3257w/43/3/063R

3 mai 1968, la police évacue la Sorbonne occupée par les étudiants

À partir du 6 mai les étudiants de Caen manifestent à leur tour et se mettent en grève, rejoints par les ouvriers. Avec la parole et le temps libérés, la grève permet aussi de prendre de la distance et de réfléchir. Leur mobilisation prend de l’ampleur de jour en jour. L’université est occupée, les assemblées générales se succèdent. Le 16 mai, l’université de Caen proclame son autonomie et propose une nouvelle gouvernance, plus démocratique, incluant les étudiants. Organisées début juin, les élections des délégués étudiants à l’assemblée générale affichent une forte participation. Pour certains, ces échanges entre étudiants, enseignants et personnels administratifs, semblent interminables et stériles. D’autres s'inquiètent de l’immixtion des étudiants dans la gestion de l’université. Pour d'autres au contraire, le monde universitaire était rigide, paternaliste et le système des "mandarins", ces professeurs drapés dans leur autorité incontestable, devait être remis en cause. L’université est occupée jusqu’au 2 juillet. Le recteur Yves Martin décide de la fermer du 12 juillet jusqu’à la rentrée en septembre afin de remettre en état les locaux (surtout les pelouses très abimées) et de laisser les esprits se calmer. Les lycéens ne sont pas en reste et entrent dans la danse à leur tour avec les CAL (Comité d’Action des Lycéens). Les plus actifs sont ceux du lycée Malherbe (lycée de garçons) et du lycée d’Ifs (lycée de filles).

Ni militant, ni indifférent

 

Interview de Paul Chandelier, conseiller départemental et vice-président du Conseil départemental du Calvados, maire de Thury-Harcourt. Il était étudiant en droit à l’université de Caen et raconte ses souvenirs de mai et juin 1968. Comme beaucoup d’étudiants, spectateurs malgré eux, il assiste aux événements universitaires sans être militant. Le 30 mai 1968, il participe à la manifestation gaulliste à Caen. En juin, il révise au cas où les examens seraient organisés.

Collecte Julie Deslondes, février 2018, AD14, 7av/24. Image : extrait3184w/1/1/004R

Jean Quellien : le temps des AG

 

Souvenirs d'assemblées générales en mai 1968 à l’université de Caen, par Jean Quellien, étudiant en histoire.

Jean Quellien est professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Caen, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, de la vie politique et du mouvement ouvrier en Basse-Normandie. Il est l'auteur d'un ouvrage sur Caen en 1968 (avec Serge David, Les Éditions du bout du Monde, 2008).

Collecte Julie Deslondes, novembre 2017, AD14, 7av/18.

Communiqué du recteur Yves Martin portant sur les actes de violences sur des personnes et sur des biens, notamment l’agression du président de l’AGEC, 23 juin 1968,
AD14, 3257w/43

Rapport des Renseignements généraux sur le projet de règlement intérieur des cités, 12 mars 1968.
AD14, 826w/41024

Image d'en-tête : manifestation du 13 mai 1968, AD14, 3184w/1

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